Macky Sall et l'exception sénégalaise – Jeune Afrique

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Macky Sall, le 17 juin 2021. © Papa Matar Diop / Présidence du Sénégal
Au sein de la Cedeao, le Sénégal fait figure de double exception. Parmi les quinze pays qui la composent, il est en effet le seul, avec le minuscule et insulaire Cap-Vert, à n’avoir jamais connu de coup d’État depuis son indépendance, en 1960. Un statut de bon élève, dans une classe très agitée, qui lui vaut depuis toujours une aura internationale qui fait parfois grincer les dents de certains « cousins à plaisanterie » influents de la sous-région.
Le Sénégal est aussi l’un des pays ouest-africains qui, malgré sa position géographique périlleuse – aux portes du Sahel – et une population à 90 % musulmane, sera parvenu jusqu’ici à tenir à distance la menace jihadiste quand le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Nigeria ou encore la Côte d’Ivoire n’ont pas eu cette chance.
Alors que le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, vient d’achever une tournée continentale à Dakar et que Macky Sall s’apprête à prendre la présidence tournante de l’Union africaine (UA), en février 2022, succédant ainsi au Congolais Félix Tshisekedi, c’est donc un pays tout à la fois exemplaire et novice qui se retrouvera confronté à des tourments qu’il n’a, lui-même, jamais expérimentés.
Coup d’État au Soudan, crise politique et militaire en Éthiopie, intervention du Rwanda et de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) au Mozambique face aux Shebabs, conflits latent en Centrafrique, foyers de rébellion toujours vivaces en RD Congo… Le Sénégal aura fort à faire, tandis qu’à ses propres frontières, deux régimes putschistes, désormais tenus par les militaires – en Guinée et au Mali –, sont actuellement suspendus par les instances de la Cedeao.
« Exempt de coup d’État, le Sénégal, qui a connu deux alternances démocratiques depuis 2000, fait effectivement figure d’exception dans la sous-région, analyse Vincent Foucher, chercheur en science politique au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), rattaché au laboratoire Les Afriques dans le monde, à Sciences Po Bordeaux, et fin connaisseur du Sénégal. Grâce à cette exceptionnalité, le pays est devenu un partenaire privilégié pour un certain nombre d’acteurs internationaux. Il a de la présence et de l’influence dans les arènes internationales qui comptent : à la Cedeao, à l’UA, au Conseil de sécurité des Nations unies… Il peut donc en tirer un profit diplomatique face à ses voisins turbulents, tenter d’être une sorte de “patron” régional. Tantôt il se place en médiateur ou en facilitateur avec un nouveau régime encore fragile, comme Abdoulaye Wade avait essayé de le faire en Mauritanie après le coup d’État de 2008, ou en Guinée après la prise de pouvoir de Moussa Dadis Camara, ou encore comme Macky Sall l’a fait en Guinée-Bissau après le coup d’État de 2012. Tantôt il peut aussi adopter une posture raide, à l’instar de ce qu’a fait Macky Sall face à Yahya Jammeh, en Gambie, à la fin de 2016. »
Le président n’accepte pas que les putschistes cherchent à jouer avec les délais
Îlot de stabilité politique, le Sénégal est en effet entouré de pays dont les soubresauts se répercutent sur son propre équilibre. Lorsque le Mali, son principal partenaire économique – dont les approvisionnements extérieurs transitent essentiellement par le port de Dakar –, se retrouve placé sous embargo par la Cedeao

, Dakar en subit le contrecoup.
C’est pourquoi Macky Sall s’était initialement montré réticent à imposer une telle mesure à son voisin au lendemain du putsch du 18 août 2020. Sa position a toutefois évolué : « Le président n’accepte pas que les putschistes cherchent à jouer avec les délais, confie l’un de ses proches. Ceux-ci ne comptent manifestement pas rendre le pouvoir de sitôt et ça le contrarie beaucoup. »
Quant à la relation de son pays avec la Guinée, laquelle a connu des hauts et des bas au cours des dernières années – le président déchu, Alpha Condé, soupçonnant Dakar de se montrer trop accueillante envers ses opposants et, en particulier, envers son vieux rival, Cellou Dalein Diallo –, elle aura tout de même connu une avancée depuis l’arrivée au pouvoir du colonel Mamadi Doumbouya. Le 29 septembre, la frontière entre les deux pays a en effet été rouverte, après un blocus qui aura duré près d’un an.
Quant à la Gambie, qui a longtemps constitué une base arrière pour l’un des maquis du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) et dont le président de l’époque, Yahya Jammeh, entretenait avec Dakar des relations pour le moins fraîches, elle semble revenir dans une zone de turbulences à l’approche de la prochaine présidentielle. Après avoir initialement promis qu’il ne se représenterait pas, Adama Barrow vient en effet de se porter candidat – soutenu par le parti de l’ancien dictateur.
« Le premier défi qui se posera à Macky Sall sera sécuritaire, estime l’analyste politique Gilles Olakounlé Yabi, fondateur du think tank citoyen WATHI. Outre la situation politique au Mali et en Guinée et la persistance du jihadisme dans la sous-région, les crises en Éthiopie [pays qui abrite le siège de l’UA], au Mozambique et au Soudan ne seront sans doute toujours pas normalisées lorsque le Sénégal prendra la présidence tournante de l’organisation. »
 
En guise d’échauffement, face aux défis qu’il devra affronter à la tête de l’UA, Macky Sall doit présider, les 6 et 7 décembre, la 7e édition du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique, auquel assisteront notamment, outre un vaste panel transdisciplinaire d’experts, ses homologues Cyril Ramaphosa (Afrique du Sud), Umaro Sissoco Embalo (Guinée-Bissau) et Mohamed Bazoum (Niger), ainsi que la ministre française de la Défense, Florence Parly.
Parmi les thématiques qui seront débattues, la gestion collective des pandémies, l’impact de la démographie et du changement climatique en Afrique, la cybersécurité et la lutte contre la désinformation, la montée de l’extrémisme violent ou encore le contrôle et la maîtrise des espaces maritimes. Et bien sûr, actualité oblige, les coups d’État qui secouent à intervalles réguliers le continent.
Selon Aïssata Tall Sall, la ministre sénégalaise des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur, qui exposait à Dakar, le 5 novembre, les enjeux du sommet, « un coup d’État ne naît pas seulement parce qu’il y a de l’insécurité, mais nous pensons que, lorsqu’il survient, il s’accompagne d’une certaine forme d’insécurité. Ces questions seront évoquées lors du sommet afin d’élaborer des solutions communes à l’échelle africaine ».
Mais les enjeux auxquels Macky Sall sera bientôt confronté ne sauraient se limiter aux coups d’État. « Parmi les dossiers importants qui l’attendent à l’UA, il y a la gestion du dossier Covid-19 et la relance économique consécutive à la pandémie, poursuit Gilles Olakounlé Yabi. L’UA entend en effet jouer un rôle important dans cette impulsion au profit des économies du continent, qui ont été très affectées par la crise sanitaire. Le président Macky Sall a d’ailleurs été mobilisé régulièrement, tout comme son homologue sud-africain Cyril Ramaphosa et d’autres, sur la gestion immédiate de la crise économique entraînée par la situation sanitaire et les leçons à en tirer sur le plan économique. Des initiatives ont par ailleurs vu le jour pour stimuler la production locale de vaccins, centraliser l’achat de médicaments et d’équipements médicaux… Ces initiatives sont d’autant plus intéressantes qu’elles contribuent à réhabiliter l’UA en montrant qu’elle est une organisation réellement utile, focalisée sur des dossiers concrets. »
Quant aux priorités que se donne Macky Sall, selon l’un de ses proches, elles ne manquent pas. « Il y a l’allègement de la dette, car il considère que le contrôle de celle-ci ne permet pas actuellement d’injecter les ressources suffisantes pour financer les économies africaines, a fortiori au sortir d’une pandémie mondiale qui a ralenti la croissance partout sur le continent. Une autre de ses priorités est de développer des pôles régionaux dans différents domaines : par exemple un pôle orienté sur la santé, que ce soit au Sénégal, au Ghana ou au Nigeria, et ainsi de suite, sur les productions manufacturières ou logistiques. »
Autre dossier important pour le chef d’État sénégalais, la Grande Muraille verte, cette barrière écologique censée lutter contre les effets du changement climatique et la désertification en reliant onze pays du continent, d’ouest en est, à l’initiative de l’UA. Quant aux autres chantiers, ils ne manquent pas : densifier les infrastructures de transport, favoriser l’intégration des économies africaines, dynamiser la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca)… Last but not least, comment œuvrer à la pacification politique sur un continent où les règles du jeu font débat tous les quatre matins ? « Il aimerait promouvoir des procédures qui, à défaut d’être uniformes, permettraient de s’entendre sur des règles communes, démocratiques et consensuelles », poursuit notre source.
« Un autre dossier prioritaire porte sur les réformes internes de l’UA, estime quant à lui Gilles Olakounlé Yabi. À l’époque où il assurait la présidence de l’organisation, le président Paul Kagame avait formulé des propositions relativement importantes, notamment la focalisation de l’UA sur un nombre plus réduit de priorités et sur les moyens de parvenir à un financement de l’organisation et des projets qu’elle met en œuvre qui émanerait davantage de l’Afrique elle-même et non de l’extérieur. »
Le Sénégal aura-t-il, par ailleurs, des conseils à donner en matière de transition pacifique et démocratique – lui qui en a connu deux au cours des vingt dernières années –, afin d’épargner au continent la litanie des coups d’État qui le font passer, décennie après décennie, pour une zone de non-droit perpétuelle ?
Les dirigeants sénégalais qui se sont succédé depuis 1960 « ont su ne pas aller trop loin »
« Tous les pays ont une histoire singulière et le parcours du Sénégal a notamment été marqué par la personnalité de son premier président, Léopold Sédar Senghor. La personnalité et le comportement des personnes placées dans une position clé déterminent assez largement la trajectoire politique de leur pays, selon Gilles Olakounlé Yabi. Il ne faut pas oublier non plus la qualité des ressources humaines qui œuvrent au service de l’État sénégalais, chez les civils comme chez les militaires – je pense notamment au Prytanée militaire de Saint-Louis, un établissement d’excellence au Sénégal. Dès lors qu’un État ne crée pas les conditions politiques propices à un coup d’État, donnant aux militaires l’impression qu’il peuvent passer à l’action tout en étant acceptés par une partie de la population et des acteurs régionaux et internationaux, le passage à l’acte est bien plus difficile. »
En résumé, toujours selon Gilles Olakounlé Yabi, les dirigeants sénégalais qui se sont succédé depuis 1960 « ont su ne pas aller trop loin », évitant ainsi toute tentative de renversement par la force. Entre ces nombreux écueils, Macky Sall devra naviguer, de Charybde en Scylla, sur un continent qui n’est pas de tout repos.
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